Sherbrooke, 1976

Comment j'en suis venu à la photographie

Sherbrooke, c’est ma ville! Je n’y suis pas né, je suis natif de Danville, mais ça, c’est une autre de mes histoires d’amour que je vous raconterai peut-être.

J’ai passé les cinquante dernières années à Sherbrooke. Élevé dans l’est. Ceux qui ont mon âge savent qu’à l’époque ça définissait en bonne partie qui l’on était et qui l’on pouvait espérer devenir. L’identité s’affirmait, à peu de choses près, dans trois ou quatre lieux incontournables de la vie d’un jeune garçon; la patinoire, le terrain de baseball, le parc et la cour d’école. Les réputations s’y faisaient ou y étaient détruites à jamais. Manque de chance, je n’étais vraiment bon qu’à l’école.

J’ai tout de même réussi à y faire mon chemin, sans éclat certes, mais aussi sans être mis au ban de cette petite société. Sans en faire partie tout à fait, parce qu’il le fallait, parce que c’était tout ce qu’il y avait. Je l’ai fait en fréquentant les lieux obligés, en connaissant les rites et en observant les coutumes, en pouvant en raconter les légendes et rapporter les potins, en étant capable de reconnaitre ceux qu’il fallait reconnaitre et, surtout, en étant en mesure de lire les évènements, les humeurs, le climat, pour me « pousser » si les choses menaçaient de se gâter. Une vie d’adolescent normale pour l’époque; un peu plate, avec l’impression d’un avenir bouché et l’éternel sentiment de n’être nulle part à sa place. Rien de neuf. En fait, je n’attendais qu’une chose; la fin des études secondaires.

Finir le secondaire c’était comme accéder au Valhalla. Pour moi, c’était enfin passer à autre chose, car je savais que peu de mes collègues continueraient à étudier et, même si le collège était dans mon quartier, j’avais tout de même l’impression d’en sortir, enfin. Ça devenait d’autant plus important que, au cours de ma dernière année du secondaire, j’avais découvert quelque chose de neuf et de vieux à la fois, d’archaïque et de contemporain à la fois, quelque chose que je ne pouvais pas partager avec mes copains, quelque chose qui, dans ma tête d’ado, m’aurait mis sur la touche; l’art. Tout l’art. La poésie, la peinture, le dessin, la littérature, l’architecture la sculpture, la musique. Je découvrais tout, j’explorais tout, à une vitesse incroyable et avec une faim de loup, étendant mes découvertes au cinéma, au théâtre et à la danse. J’y cherchais une échappatoire, une place, ma place. Elle s’est présentée par le plus fortuit des hasards.

Il y avait avec nous, en 5e secondaire, un étudiant qui terminait quelques cours et qui nous venait d’une autre école, d’une école qui offrait de bizarres de programmes « artistiques ». Nous retournions à la maison ensemble quelquefois, bavardant de tout et de rien. Aux beaux jours de printemps, juste avant la fin des classes, il se mit à venir à l’école avec un drôle de joujou. Un appareil photo comme je n’en avais jamais vu, quelque chose qui me semblait au moins aussi complexe qu’un microscope ou qu’un théodolite. Je l’observais intrigué et envieux, mais je n’osais pas y toucher. Ici il se reconnaitra peut-être, mais je prends tout de même la liberté de le nommer compte tenu de l’importance de cette brève rencontre dans ma vie; son nom est Guy Kinkead.

Au tout dernier jour du secondaire (je partais pour le Maine dès le lendemain, sur le pouce évidemment), nous nous sommes arrêtés tous les deux au coin de La Bruère et de la 10e avenue, à deux pas de chez moi. Il y avait en ce temps-là un grand Christ en croix, aujourd’hui disparu. Guy en avait déjà fait une photo, magnifique, qui était parue l’année précédente dans un album des finissants de l’option Art et Communication de l’école Montcalm.

C’est devant ce Christ en croix que, pour la première et la dernière fois, Guy a simplement déposé l’appareil dans mes mains, m’a laissé regarder par le viseur et s’est mis en vaine de m’expliquer comment faire la mise au point. J’étais subjugué, accroché, séduit par ce que je voyais et par cette machine intrigante que je tenais dans mes mains malhabiles.

À mon retour d’une semaine à la mer, je me suis mis à travailler en attendant le début des cours au collège. Avec ce que j’avais réussi à mettre de côté, je me suis acheté un Canon AE-1, modèle qui venait à peine de sortir. Il a rendu l’âme 11 ans plus tard, à Bourges. J’ai pris ma toute première photo avec cet appareil, les deux premiers rouleaux de film en fait, au parc Victoria. J’y suis retourné ce matin, pour la première fois en 40 ans et j’ai été frappé par l’aspect spartiate, quasi soviétique de l’ensemble.

Je n'ai plus jamais revu Guy, malheureusement. Je le remercie aujourd'hui.


FUJIFILM X-T1|  XF 18-55mm f/2.8-4


How I came to photography

Sherbrooke is my home! I was not born there though, I am a native of Danville, but that is another of my love stories that I may tell you about, one day.

I spent the last fifty years in Sherbrooke. Raised in what we call « the east ». Those who are my age know very well that, at that time, coming from « the east » largely defined who we were and what we could hope to become. Identity was built in three or four essential places in the life of a young boy; the ice rink, the baseball field, the park and the schoolyard. Reputations were made or destroyed for ever in those places. No luck, school is the only thing I was good at.

I still managed to make my way through, undistinguished of course, but without being ostracized from this small society. Inhabited by the sense of not belonging entirely, just because I had to, because that was all there was. I manage to do it by hanging in the right places, by knowing and observing the rituals and customs, by being able to tell the legends and report the gossips or by being able to recognize those you absolutely had to recognize. Most of all, I had the ability to read the unfolding events, decipher the moods, fell the climate, so I was able to escape if things threaten to turn bad. All in all it was a normal teenage life for that time; a bit dull, with the impression of a blocked future and an eternal feeling that I did not fit anywhere. Nothing new here. In fact, I was expecting one thing only; the end of secondary school.

Finishing high school was like accessing Valhalla. I could finally move on. I knew most of my colleagues would not continue to study and, even if college was in my neighborhood, I still feel like I was going away, finally. It had become that much more important to me that, during my last year at high school, I had discovered something both old and new, archaic and contemporary at the same time, something that I could not share with my friends because I was convinced, in my little teenager’s head, that it would have sidelined me; Art. All forms of art. Poetry, painting, drawing, literature, architecture, sculpture, music. I was discovering everything and I was exploring every aspect at an incredible pace and with an insatiable appetite, extending my interests to cinema, theater and dance. I realized I sought an escape, a place, my place. It presented itself by the most fortuitous of coincidences.

A new student was among us for Secondary 5 to complete some courses. He came from another school, a school that offered bizarre « artistic » programs. Once in a while we returned home together, chatting and having fun all the way. Come spring, just before the end of school, he began to come to school with a funny toy. A camera of the kind I had never seen, something that seemed to me as complex as a microscope or a theodolite. I watched intrigued and envious, but I did not dare touch it nor ask to. At this time of the read he may recognize himself, nevertheless I take the liberty to name him, in light of the importance of this brief encounter in my life; his name is Guy Kinkead.

On the very last day of school (I was off to Maine the next day, hitchhiking of course), we stopped at the corner of La Bruère street and 10th Avenue, close to home. There was a big wayside cross on that corner at that time, it’s now gone. Guy had already done a gorgeous photo of it that got published the year before, in the Art and Communication yearbook of Montcalm school, where he used to go.

It’s beside that huge crucifix that, for the first and last time, Guy simply put that magnificent device in my hands, let me glance through the viewfinder and explain me how I was to put what I was seeing in focus. I was captivated, hooked, seduced by what I saw and by this intriguing machine in my clumsy hands.

When I returned from a week on the Maine beaches, I started working, waiting for the beginning of classes in college. With every penny I had managed to save, I bought myself a Canon AE-1 that had just come out. It died on me 11 years later, in Bourges. I took my very first picture with this camera, two rolls of film in fact, in Victoria Park. I went back there this morning for the first time in 40 years. I was struck by the spartan aspect, almost soviet look of the setting and I share it with you today.

I have never seen Guy again, unfortunately. I thank him today.

 

Texte et photos © 2015 OLNEY